On commence avec cette curieuse question
Quelle est la somme, si elle existe, de
On reconnaît les termes de la suite de Fibonacci, multipliés par des puissances de 10 correspondant à leur rang. Cette somme existe et, ô surprise, il s’agit en plus d’un nombre rationnel !
Dans ce billet, on répondra à cette question et on fait même un peu plus, pour la chance. On reprend, d’abord, la très célèbre suite de Fibonacci
et on cherche ce qu’on appelle la fonction génératrice de la suite. Cette fonction génératrice nous permettra plus tard de trouver une expression de forme fermée (closed form pour les anglophones) pour calculer la valeur du nième terme de la suite (sans calculer tous les termes précédents avec la formule par récurrence). On s’intéressera enfin à la réponse à la question posée en préambule.
On commence donc par chercher une fonction génératrice de la suite, c’est-à-dire qu’on cherche une fonction polynomiale f

dont les coefficients des termes en z sont justement les termes de la suite de Fibonacci. Comme il existe une infinité de termes pour la suite de Fibonacci, la fonction possède elle aussi une infinité de termes. Et comme en plus
sont tous des entiers positifs, et même que
on peut déjà se demander si cette fonction converge pour certaines valeurs de z autres que, par exemple, z = 0. S’il est facile de vérifier que
il est aussi facile de vérifier que la série diverge pour d’autres valeurs de z : d’un coup d’œil, on constate qu’elle diverge pour des valeurs de z supérieure ou égale à 1. On laisse cependant pour l’instant cette question plus technique en plan, avant d’y répondre plus tard, lorsqu’on aura exprimé la fonction sous une forme plus pratique. On multiplie deux fois la fonction, d’abord par z puis par z2.
On soustrait les deux équations du bas à la première. On remarque que tous les termes à partir de z2 disparaissent. En effet, en se rappelant la définition même des termes de la suite de Fibonacci, on a, par exemple, pour les termes en z2 seulement
puis pour les termes en z3
et ainsi de suite… De plus, comme
il ne reste à la fin que
ce qui est tout simplement
Ah ! On a donc
et en effectuant la mise en évidence
on obtient une nouvelle expression pour la fonction f, une forme fermée de f
Avant de continuer, une petite division avec crochet fort distrayante illustre de belle manière cette dernière égalité
Il n’y a pas à dire : ces coefficients sont les termes de la suite de Fibonacci !
On tente ensuite d’exprimer la fraction de droite comme une somme de “fractions partielles”. Afin d’y arriver, on utilise une fonction génératrice plus simple, telle que
On pose
En développant la partie de droite on obtient
ou de manière équivalente
En outre,
et les expressions
correspondent aux coefficients Fn des zn, c’est-à-dire aux termes de la suite de Fibonacci. On essaie donc de trouver des A, B, α et β tels que
En mettant la somme à gauche sur le même dénominateur, on obtient
c’est-à-dire qu’on a
et qu’il faut résoudre le système d’équations suivant
En examinant la première équation, on peut s’attaquer aux valeurs de α et β en tentant de factoriser le trinôme.
dont le terme constant est 1. En complétant le carré et en factorisant la différence de carrés, on obtient
et cela nous donne des valeurs pour α et β
Le premier nombre est bien connu, c’est le nombre d’or, tel que vu ici par exemple. On note généralement le nombre d’or avec la lettre grecque φ. On remarque au passage que
Puisque
il ne reste qu’à trouver A et B dans
En posant z = 0, on trouve facilement que B = -A. Du coup, l’équation précédente devient
En divisant par z ≠ 0
puis en effectuant la mise en évidence de A,
on obtient
Un peu d’algèbre élémentaire nous permet d’écrire d’abord ceci
puis de simplifier davantage
On trouve par le fait même que
Cela nous permet de de remplacer A, B, α et β d’abord dans
afin d’obtenir la fonction f comme somme de fractions partielles

Et comme
c’est-à-dire que
on peut enfin trouver pour quelles valeurs de z est-ce que la fonction existe, autrement dit, pour quelles valeurs de z est-ce que
converge. La première somme converge si
On obtient donc
La deuxième somme converge si
et on obtient
Puisque
on trouve que la série converge seulement pour des valeurs de z entre
Par ailleurs, on obtient également un résultat fort intéressant, la formule pour le nième terme de la suite de Fibonacci, les coefficients de zn dans f(z). En remplaçant A, B, α et β dans
on a
qu’on peut réécrire comme 
formule qui a été découverte par Daniel Bernoulli en 1728 et ensuite tombée dans l’oubli jusqu’à ce que Jacques Binet la redécouvre en 1843. Un peu d’algèbre nous permet de la transformer sous d’autres formes couramment rencontrées dans la littérature et sur internet.
On s’attarde enfin à la question du début du billet, à savoir vers quel nombre converge la somme suivante
Aussi étonnant que cela puisse paraître, la somme existe et c’est un nombre rationnel de période 44
On réutilise
et on pose
afin d’obtenir
c’est-à-dire
ou
Référence : Ronald Graham, Donald Knuth et Oren Patashnik (1994), Concrete Mathematics : A Foundation In Computer Science